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L'aïkido, art de la non-violence
Extrait du 07.03.04 du journal LE MONDE
Cette discipline japonaise n'est pas un sport, mais un ensemble de formes, de simulacres de conflits, visant à domestiquer la violence. Ses adeptes sont plus nombreux en France qu'au Japon.
Comme souvent dans les arts martiaux, cela commence par un salut au kamiza, la place d'honneur, où figure la photographie du fondateur : Morihei Ueshiba, un vieil homme à barbiche, zen et droit, qu'on appelle grand professeur (O sensei). Puis on salue l'autre maître, celui du dojo, qui va transmettre à son tour, donc montrer la voie (do).
Sur le tapis, il est alors question de formes, de prises assez compliquées pour le non-initié, et toutes nommées en japonais. Elles s'enchaînent, comme des dialogues, entre deux aïkidokas. Car cet art martial n'a de sens et de pratique qu'à deux - partenaires, et non adversaires. Ce n'est pas un sport - il n'existe aucune compétition -, plutôt une affaire de relation, de communication.
Des couples en noir et blanc s'agrippent maintenant sur le tapis : blanc des kimonos, noir des hakamas, amples tuniques passées sur les pantalons. L'ensemble évoque une danse très codifiée, un jeu de prises et d'esquives, ponctué de chutes. Cela peut se pratiquer à terre ou debout, à mains nues ou avec un sabre (ken), un bâton (jo), voire un couteau (tanto), armes généralement sculptées dans le bois.
Le terme aïkido pourrait se traduire par "voie (do) de l'harmonisation (aï) du souffle vital (ki)", "voie de l'unification des énergies", ou bien "voie de l'harmonisation par le ki". Le mouvement est perpétuel : Uke, c'est-à-dire l'attaquant, s'avance vers Tori, celui qui se défend. Uke s'engage, Tori absorbe l'attaque, l'enveloppe et, selon la technique, renvoie l'énergie à Uke, qui chute.
Ils étaient plus de deux mille à honorer ainsi leur art, samedi 7 et dimanche 8 février, dans l'une des salles du stade Charléty, à Paris. Ils formaient comme une marée humaine, agitée par paquets. A intervalles réguliers, la houle creusait un espace et les regards basculaient vers un homme aux cheveux de cendres, un Japonais âgé d'une cinquantaine d'années : Moriteru Ueshiba, petit-fils du fondateur de l'aïkido et actuel doshu, c'est-à-dire "gardien de la forme", donc de l'art, et porte-parole de la "voie".
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Ancien militaire adepte du jujitsu, Morihei Ueshiba (1881-1969) fut envoyé pendant la guerre russo-japonaise, en 1904, sur le front de Mandchourie et faconna très progressivement l'aïkido, art martial de défense, à partir des années 1920. Notamment inspirée des combats de sabre, mais d'essence non violente - donc en rupture avec l'esprit guerrier d'avant Hiroshima - la discipline fut, après la seconde guerre mondiale, le premier des arts martiaux à être autorisé par les Américains.
Alliant maîtrise du corps et engagement spirituel, la pratique consiste essentiellement à se défaire d'une prise de main, à projeter l'attaquant au sol en retournant contre lui sa force, et à l'immobiliser en sollicitant ses articulations. Il existerait ainsi plusieurs centaines de formes, jouant sur l'esprit de décision, la connaissance de l'anatomie et la rapidité des réflexes.
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Par essence, l'aïkido touche à la violence, ou plutôt à sa représentation. C'est un modèle pour l'exprimer, qui doit aussi permettre d'en réguler la peur. Il s'agit donc, expliquent les maîtres, de la représentation d'un conflit que l'on va chercher à résoudre harmonieusement, en utilisant des principes naturels : le travail sur la posture (centrage, verticalité), la technique (économie dans les mouvements, efficacité), la distance (vision correcte), la notion de respect de l'autre et d'intégrité.
"En fait, poursuit M. Waltz, qui enseigne en faculté et mène une thèse en sciences de l'éducation sur les effets de la catégorisation des enfants difficiles, cette simulation de la violence est d'abord une construction à deux. Deux agressivités se rencontrent, et cela débouche sur l'émergence d'une forme, une technique." Il y a de l'art dans l'air. Et vice versa.
Dans un texte lisible à l'aïkikai de Tokyo, il est écrit que "l'aïkido vise à améliorer les relations sociales". "Cela ne va pas sans ambiguïté !", note Franck Noël, tant la motivation première des nouveaux pratiquants serait plutôt, semble-t-il, le développement personnel. Mais est-ce antinomique pour autant ? "Les raisons qui poussent les gens à venir à l'aïkido, constate M. Noël, ne sont généralement pas les mêmes que celles qui font que, plus tard, ils continuent..."
Au dojo parisien de M. Palmier, la discipline a provoqué ou, le plus souvent, accompagné une prise de conscience et des changements personnels chez les aïkidokas. Alain, 52 ans, 3e dan, vient ainsi d'effectuer un virage professionnel à 180°, hier dans les mignonnettes de parfum, aujourd'hui dans l'éducation spécialisée : "Avec le temps, il peut y avoir un déclic. L'aïkido me permet de ressentir des millions de choses sans parler."
Andrea, cinq ans de pratique, a quitté la danse professionnelle et trouvé une autre dimension : "Les danseurs évoluent tous sur une même longueur d'onde, dit-elle. En aïkido, c'est chaque relation qui vit son propre espace-temps". Jean-Marc : "C'est comme un dialogue, il y a ceux qui acceptent de négocier et ceux qui n'acceptent pas. Et puis il y a la notion de plaisir." Enfin, Frantz, ancien élève qui anime son propre dojo, informaticien de 48 ans devenu consultant : "J'ai plus à apprendre maintenant des hommes que des machines. Quand quelqu'un fait une erreur, il est préférable de travailler avec celle-ci que de la lui reprocher. Pour cela, l'aïkido est une voie, un moyen."
Bernard Palmier, consultant en ressources humaines, explique comment certains concepts trouvent écho dans la vie courante. Selon lui, l'aïkido serait l'art "de se remettre en cause tout en confortant ses racines, de s'affirmer tout en s'ouvrant aux autres et en les respectant". "En aïkido, assure-t-il, il n'y a pas de perdant. C'est toujours une stratégie gagnant-gagnant."
Toute relation implique cependant des enjeux de pouvoir. "Le pouvoir, remarque Josette Nickels, 4e dan, qui enseigne à Châtillon-sous-Bagneux (Hauts-de-Seine), il faut le prouver chaque fois sur le tapis ! Dans d'autres arts martiaux, vous pouvez être champion du monde et le rester toute votre vie, là non !"
Sans titre de gloire, le pouvoir est éphémère, sauf à glorifier les grades. Alors, les dissensions s'expriment de manière différente. Par exemple, dans des rivalités non dites - entre écoles, entre enseignants, entre fédérations. On subodore également quelques querelles de presque gourous ou une presque querelle de modernes et d'anciens. L'actuel doshu lui-même ne ferait pas l'unanimité.
Enfin, comme dans tout groupe structuré autour d'une discipline et d'une personnalité, il reste l'apparence sectaire. Sur ce point, Franck Noël corrige : "Le salut à la photo du fondateur Ueshiba n'est pas à prendre comme un élément de culte de la personnalité. Il faut y voir une image de la discipline : chacun affirme les efforts qu'il va consentir pour aller dans la direction, la voie montrée par le maître. Bien su^r, il y a là quelque chose de l'ordre du sacré, une aspiration collective, une référence ultime, dont les pratiquants ne sont d'ailleurs pas toujours conscients." Parfois, la photo du fondateur laisse place à un simple miroir shinto. Arnaud Waltz : "On y voit ce que l'on est, ce que l'on va devenir."
Alors, c'est immuable, tous se resserrent, à genoux, en rang face au maître, kimono rajusté. De sorte que cela finit, comme toujours, par un salut au kamiza.
Jean-Michel Dumay
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.03.04 suite au passage de K.UESHIBA à Paris